Le Onze Avril 1994, l’indifférence les a tués.

 

«L’opposé de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. L’opposé de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. L’opposé de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence L’opposé de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence.» – Elie Wiesel

 

On aimerait tous un jour faire partie d’une histoire extraordinaire. Finir parmi les vingt premiers au marathon de Kigali. Avoir la plus grande distinction à l’école, avec félicitations du jury, please. Découvrir quelque chose qui change l’humanité tel un mot magique qui dissuade quiconque de comettre une injustice. Quelle qu’elle soit. Etre au rendez-vous avec l’histoire, en brisant toutes les règles du monde, pour sauver des vies.

Je n’ai rien de tel à raconter aujourd’hui.

Je me suis réveillée amère parce que j’ai une histoire terrible.  Il y a 22 ans jour pour jour, j’ai survécu à un massacre de 3000 personnes.

Le 11 Avril 1994, la terre n’a pas tourné autour du soleil pour moi. Elle s’est écrasée sur les ténèbres.

ETO KICUKIRO

Lorsque le génocide éclate, le 7 Avril, mon père, Boniface Ngulinzira, opposant politique, menacé de mort, ayant déjà échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, est évacué par les casques bleus belges de la MINUAR à l’Ecole Technique Officielle de Kicukiro (ETO). Avec toute sa famille. Les casques bleus de l’ONU ont reçu une information fiable que des militaires de la garde présidentielle se dirigeaient chez nous pour nous tuer. Ils nous ont évacués, cachés. Couchés et couverts dans leur camion. Ces mêmes casques bleus belges nous protègent à notre domicile depuis plusieurs semaines déjà.

Dans son livre*, ma mère raconte : «  Le détachement le plus important des casques bleus belges se trouve dans cette école en partie financée par un projet de coopération belge. Il y a déjà quelques réfugiés. Quand ils nous voient arriver, ils poussent un soupir de soulagement, ils nous croyaient morts. Les pères salésiens, sont également contents de nous voir. Au fur et à mesure que la journée avance, les personnes fuyant les massacres affluent ; ils racontent que les militaires et les miliciens du MRND-CDR s’en prennent au Tutsi et aux membres des partis d’opposition. » (p.75)

« Les miliciens se servent de tout ce qui leur tombe sous les yeux : couteaux, machettes, pierres…Beaucoup d’entre eux ont des fusils. Certaines victimes supplient les tueurs de les fusiller, ceux-ci n’acceptent de le faire que si les victimes les payent… »(p.75)

Le premier tri.

Lorsque le premier tri se fait vers le 9 Avril, les réfugiés ne savent pas que c’est le premier. Les ressortissants étrangers qui se trouvent à l’ETO vont partir, être évacués et quitter le pays.  Mon père demande à être évacué avec sa famille.

« Le capitaine Lemaire, responsable du contingent de Kicukiro, refuse catégoriquement »(p.75) Quelques réfugiés le supplient d’évacuer au moins mon père, et il refuse également.

Mon père lui dit alors «  Si vous ne voulez pas me protéger, ramenez-moi à la maison, que je meure chez moi. »(p.76)

Le capitaine s’obstine et refuse.

Plus tard, le 11 Avril, mon père voyant des militaires français venir aider les casques bleus Belgies à l’évacuation, leur demande de nouveau de l’évacuer.

Boniface demande au chef des militaires français s’il peut évacuer notre famille. Il répond que cela ne pose aucun problème. “Nous allons vous conduire auprès de l’Ambassadeur de France; là vous serez en sécurité.” Il a à peine terminé de dire cela que le capitaine Lemaire s’interpose :« Si vous prenez cet homme, vous aurez des problèmes »(p.77)

«  Le gradé français déclare tout d’abord qu’il va réfléchir, mais quand deux heures plus tard il revient, il regarde dédaigneusement Boniface sans dire un mot. Pourtant les militaires français ne risquent pas d’avoir d’ennuis, ni avec les miliciens du MRND-CDR ni avec les soldats Rwandais »(p.77)

Le 11 Avril 1994, le tri est fini, et tous les ressortissants ont quitté l’ETO. Quelques rwandais ont eu la chance de faire parti d’une seconde et ultime sélection. Deux filles, de même âge que moi, de la même école, une dans la même classe, ont la chance de partir. Elles sont rwandaises comme moi, mais leurs mamans sont des ressortissantes européennes. Elles sont métisses. Je les ai vues partir et je me suis sentie diminuée. Dans ma tête je me console quand même en me disant que je reste meilleure à l’école qu’elles. Que voulez-vous, c’est tout ce qui me reste.

Le mensonge qui nous tient encore debout est que nous croyons qu’il ne s’agit que d’une évacuation. Que casques bleus vont rester sur le site et nous protéger. Illusion.

Au loin, on peut apercevoir des miliciens qui rôdent autour de l’école, assoiffés de sang. La scène du Film Shooting Dogs est extraordinairement réelle. Parfois je me demande comment on peut avoir la force de jouer un tel film. Puis après coup je me rappelle que c’est mon histoire, que j’y étais pour de vrai sans spot, sans caméras, sans figurants ni maquillage et que j’étais sur le côté des désemparés.

Après que les ressortissants étrangers soient partis, on nous chasse des chambres. En effet nous avons la chance de loger dans des chambres individuelles mises à notre disposition à l’arrivée. D’autre réfugiés, plus nombreux, dorment dans l’Eglise de l’ETO. La raison de ce démenagement est que les casques bleus comptent y installer des bureaux.

Imaginez-vous. On nous prive d’un endroit pour dormir, pour installer des bureaux. Ce mépris me laisse sans voix. Le 11 Avril, nous avons à peine mangé. Tout au plus, un fond de jus de maracuja très dilué que notre ami Janvier Nduhungirehe nous a donné.

Nous sommes donc affamés et  chassés de l’endroit dans lequel nous pouvons nous abriter. Eventuellement nous irons dormir à l’Eglise avec d’autres réfugiés.

Il n’y aura pas de bureaux de la Minuar à cette école. En réalité, les pères salésiens veulent juste fermer certains locaux de l’école, pour qu’elle ne soit pas “endommagée” en leur absence.

Le premier crime : l’abandon

Dans un témoignage, je lis que le capitaine Lemaire a tenu une réunion disant aux réfugiés qu’ils n’ont d’autre choix que de partir. Le discours sera traduit en Kinyarwanda par le journaliste Venuste Nshimyimana qui se trouvait à l’ETO au moment des faits.

Une fois que les troupes belges sont prêtes à partir, le capitaine Lemaire demande de sa radio l’autorisation de quitter l’ETO, il reçoit alors l’autorisation du lieutement Dewez, avec l’accord du Colonel Luc Marchal. Au passage, il énonce quelques matériaux qu’il abandonne derrière lui, sans préciser qu’il laisse également plus de 3000 réfugiés, sans protection. Incroyable.

Ce dont je me souviens c’est que j’ai vu les  camions des casques bleus démarrer brusquement. Quelques réfugiés de l’ETO sont devenus fous tout d’un coup, je vois ma mère qui court avec eux. Ils implorent pitié, ne nous laissez pas. Certains essaient de s’aggripper aux camions. Devant tant de détresse, quelle est la réponse de ceux qui “sauvent” l’humanité de sa perdition ? Ils tirent en l’air pour faire éloigner les réfugiés. Indécence. Les réfugiés reculent de peur, ils croient que les casques bleus tirent sur eux.

Ils tirent en l’air, oui. Je n’oublierai jamais ce bruit d’armes qui pour moi a résonné comme le cri le plus accablant de l’indifférence. Melangé à du mépris pour les plus faibles.

Au loin, au bout de l’allée principale de l’ETO, des miliciens avec des machettes attendent que les casques bleus partent pour faire le « travail ». Certains réfugiés ont également crié, demandant à être fusillés plutôt que d’être abandonnés vivants.

Les casques bleus nous abandonnent alors que jusque là, seule leur présence a suffi pour que les miliciens n’attaquent pas l’école. Seule leur présence.

Nous sommes si seuls, dans un océan d’indifférence. La mort est, et le mot est faible, certaine. Nous nous sentons trahis.  J’imagine que me parents se sont sentis piégés. Pris en otage. Les casques bleus nous ont évacués eux-mêmes. Mes parents ont mis leur vie et celle de six enfants au total entre les mains des casques bleus. Nous en avons en effet quitté à la maison au nombre de 8. Papa, maman, mon frère et mes trois soeurs, deux autres enfants qui dormaient chez nous car ce sont les vacances de Pâques. Et voilà qu’ils nous laissent au milieu des loups.

Entretemps, nos bourreaux sont en chemin. La voie est libre. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Mon père dit qu’il ne va pas rester là, attendre qu’on le tue. Il va tenter le tout pour le tout.

Quelques réfugiés tentent de dissuader papa de partir «  Monsieur le ministre, ne partez pas ! Nous sommes nombreux, nous allons essayer de nous battre et résister »Ce sont surtout des jeunes qui disent cela. Les regardant avec tristesse, Boniface secoue la tête. « Comment allons-nous résister. Eux ils sont armés, nous nous n’avons aucune arme » (p. 84)

Nous nous n’avions aucune arme.

Nous avions à peine mangé, bu et dormi.

Notre seul tort était d’être tutsis et/ou opposants politiques.

La traversée de l’ETO

C’est ainsi que nous traversons la forêt de l’ETO avec papa.  Papa est devant, nous le suivons. Il va vers le quartier de Kagarama.

Très vite, les choses tournent au vinaigre.

Ma mère raconte :

«  En chemin, des miliciens nous arrêtent et nous prennent argent, montres et bracelets. Ils nous conduisent auprès de leur chef et essayent de nous rassurer «  Vous n’avez rien à craindre. Vous nous avez donné de l’argent et des montres, vous ne risquez plus rien. Nous n’allons pas vous faire du mal, vous êtes en sécurité ici.  Ils sortent mais nous savons qu’ils sont là et qu’ils guettent la moindre tentative de fuite. (p. 84)

(…) Il y a là un groupe de femmes arrivées avant nous. Chacune porte un enfant dans ses bras. Quand elles nous voient arriver, elles sont saisies, comme si elles voyaient apparaitre des pestiférés ou des revenants. Nous lisons sur leur visage que, pour elles, nous sommes des condamnés à mort. Elles sortent une à une sans regarder derrière elles. Avons-nous une couleur ou une odeur spéciale ?  Je ne sais pas. Après leur départ, la maison devient très calme. Trop calme même. Le silence qui y règne est oppressant. Nous sentons la mort resserrer ses filets sur nous, lentement mais sûrement » (p.84)

Elle me stresse maman. J’ai envie de dire que son livre est plein de suspens. Chaque fois que je le lis que je m’arrête au paragraphe ci-dessus, je suis stressé, alors que je connais la suite.

 

Le deuxième tri

Quelques réfugiés de l’ETO font la même chose que nous. Ils essaient de se cacher dans les bois autour de l’ETO.

Les bourreaux ont fini par arriver. Certains réfugiés restés groupés ont décidé de rejoindre le Stade Amahoro. Des militaires et des milicent leur mentent de les y accompagner. Ils sont d’abord conduits  vers l’usine de Sonatube pour y être tués. Arrivés là, un officiel Rwandais, le Colonel Tharcisse Renzaho ordonne qu’ils soient conduits à Nyanza, parce que Sonatube est le chemin vers l’aéroport et est trop visible. Ils font alors demi-tour et sont conduits au sommet du Mont de Nyanza Kicukiro. Sous une pluie battante. Ils n’ont ni quasi bu ni mangé depuis plusieurs jours. Arrivés péniblement au mont Nyanza, des miliciens font un tri, à l’aide de la carte d’identité. Les tutsi doivent rester. Les Hutu peuvent rentrer chez eux.

Pour nous aussi, les choses se déteriorent. Six militaires de la garde présidentielle entrent dans la maison du milicien, prient mon père de s’identifier. Mon père refuse d’abord, puis ils pointent une arme vers lui et maman. Papa donne d’abord son prénom. Son nom est trop sensible. Ils insistent. Il donne alors son nom et prénom. Ils le prient ensuite de les suivre.

Deuxième crime : l’extermination

Quelques réfugiés furent massacrés dans les locaux de l’ETO.

Les plus faibles de ceux qui marchaient le ventre vide ont déjà été tués le long du chemin vers le Mont Nyanza.

D’autres découverts, dans les cachettes de la forêt de l’ETO et plus loin, sont tués. C’est ainsi que nous perdons un ami d’enfance Safali, qui dormait dans la même chambre que nous à l’ETO. Son frère et sa soeur survivent à ce massacre.

Le 11 Avril 1994, Kicukiro agonise. Kicukiro saigne. De haine et d’indifférence.

Maman : « De là où nous sommes, nous entendons des clameurs et des bruits qui viennent de l’ETO. Nous ne pouvons deviner ce dont il s’agit. Par moments, nous croyons que toute une armée est en train de détruire une école, puis nous entendons des pleurs et des plaintes. » (p. 85)

Au mont Nyanza, les tutsis restés après le tri sont tués au fusil, à la grenade et à la machette.

Parmi eux, Fidèle Kanyabugoyi, un fervant militant pour les droits de l’homme.

Papa sera également conduit au Mont Nyanza par les six militaires et assassiné le soir du 11 Avril. Il faudra qu’on attende 2000 pour avoir un témoignage troublant de quelqu’un qui nous apprit qu’il avait sermonné ses bourreaux en leur disant qu’ils souillaient la patrie. Quelques-uns se seraient désistés à le tuer mais pas tous. Pas tous malheureusement.

Durant la nuit du 11 au 12 Avril, nos prières les plus pénibles, les plus confuses, les plus souffrantes, les plus révoltées accompagnèrent l’agonie de toutes ces vies innocentes.

Plus tard, j’appris une autre réalité atroce lors de mon séjour au Rwanda en 2006. Quelques femmes ont été retirées du groupe pour être des esclaves sexuelles des miliciens. Bon sang.

Maman continue encore : « Le lendemain des tueries, je m’en souviens, il pleut à Kicukiro. De ma cachette, j’imagine plus de 3000 corps gisant sur le sol ; j’ai l’impression de voir chacun de leur visage, et de leur donner un nom…Parmi eux, Boniface, désormais incapable de se mettre à l’abri. L’image de ces corps mutilés, sans vie, au mont Nyanza, me poursuivra jusqu’à la fin de ma vie. (p. 79)

Depuis que en 1997, j’ai visité le cimetière de Nyanza, une autre vision s’est rajoutée aux anciennes : une longue file d’hommes, de femmes, d’enfants s’avancent péniblement. Les militaires et les miliciens qui les conduisent, les bousculent, les frappent, en tuent ceux qui n’ont plus la force de marcher. Un troupeau qu’on mène à l’abattoir est mieux traité. » (p. 79)

Ici je pleure. Je me dis maman, s’il te plaît, une lueur d’espoir. Alors elle poursuit :

« Les victimes n’ont plus peur, une force mystérieuse leur habite. Elles prient et chantent des cantiques. Elles savent que c’est leur dernier voyage, un voyage qu’elles n’ont pas choisi, une longue et pénible traversée à laquelle on les a forcées (…) (p. 79)

A Kicukiro, plus de trois mille personnes ont péri alors que les casques bleus belges auraient pu les sauver. Au contraire, ils les ont abandonnés alors qu’ils savaient qu’une mort atroce les attendait. J’imagine l’ampleur du désespoir avec lequel ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces vieillards sont morts. Que diraient-ils s’ils revenaient parler de leurs bourreaux et de ceux qui les ont abandonnés ? (p. 79)

Le 12 Avril, quelques survivants et blessés sont évacués par les militaires du FPR qui ont pris le contrôle du Mont Nyanza.

Un article du Vif l’Express**, livre le témoignage du journaliste Venuste Nshimyimana, qui était à l’ETO avec nous et fut évacué par les casques bleu belges.

Le lieutenant Lemaire, qui commandait la compagnie belge, et à qui j’ai expliqué le rôle important de Ngulinzira dans le processus de paix, m’a répondu : ‘On ne risquera pas la vie de nos hommes pour lui’. Je ne suis pas près de l’oublier.

Avant de quitter l’ETO, à la demande des refugiés,  notamment les intellectuels réunis autour du ministre Ngulinzira, j’ai lancé un appel SOS  au commandant du secteur Kigali, à l’aide de ma radio Motorola. Etant sur le réseau civil et militaire de la MINUAR, le message avait plus de chance d’être écouté par plusieurs responsables de la mission.

Mes compagnons ont suivi la conversation. J’avais augmenté le volume à leur demande et  mis en marche le haut parleur. Le colonel Luc Marchal me demanda  de  les rassurer, ajoutant qu’il avait pris contact avec le chef d’Etat major de la gendarmerie et que ce dernier, le général Augustin Ndindiliyimana, lui avait assuré qu’il enverrait des gendarmes pour garder l’établissement après le départ des  Belges.

Le groupe a réagi avec prudence aux assurances données par le colonel Marchal.  Avec son calme légendaire, Ngulinzira ajouta «  Nous allons rester ici, ils ont décidé de nous livrer  à la mort».

Je suis révoltée

Le pouvoir génocidaire de 1994 a perpetré et executé le génocide des Tutsi et les massacres des opposants politiques. C’est un fait. La haine était une haine atroce de rwandais contre leur frères, d’autres rwandais. Cela me fait mal et me révolte au plus haut point.

Quand je pense encore à l’abandon et à l’indifférence de ceux qui nous protégeaient, je m’indigne encore plus.

Pourquoi le capitaine Lemaire nous évacue de la maison pour ensuite nous laisser au milieux des loups ? Peut-être que nos voisins, avec qui nous vivons dans l’harmonie la plus totale auraient pu nous aider, nous cacher. Malgré les demandes répétées de mon père, d’être ramené à son domicile et y mourir s’il doit mourir, le capitaine Lemaire refuse. J’imagine à quel point mon père a du se sentir trahi et pris en otage par ceux qui le protégent depuis des semaines déjà. A l’ETO, papa ne pouvait rien faire. Il ne pouvait plus planifier sa fuite.

Pourquoi le colonel Luc Marchal autorise l’ordre de quitter l’ETO tout en sachant que près de 3000 personnes vont en périr?

A ce propos, quelques casques bleus exprimèrent leur honte à leur retour en Belgique. La libre Belgique précise*** : “C’est la 14e compagnie de paras de Flawinne qui était à l’ETO en avril 1994. Ce sont ces soldats qui lacérèrent leur béret bleu devant les caméras à leur retour en Belgique, pour exprimer leur honte, quelques jours après l’abandon des civils rwandais de l’ETO et leur massacre par des tueurs hutus”

Le procès intenté contre l’Etat Belge, Le capitaine Lemaire et le Colonel Luc Marchal, et le lieutenant Dewez.

Notre famille, avec nos amis,les  autres rescapés de Kicukiro, avocats, avons longtemps cherché la vérité sur le drame de Kicukiro. Pourquoi la MINUAR nous a-t-elle abandonnée sans se soucier de notre sort ?

La vérité que nous avons découverte après plusieurs années,  est que ce n’est pas la MINUAR qui nous a abandonnés. En effet, après le triste assassinat des 10 casques bleus, la Belgique, décide unilatéralement de se désengager de la MINUAR. Dès le 8 ou le 9 avril Avril, les militaires Belges ne sont plus sous contrôle du général Dallaire mais reçoivent les ordres directement de Bruxelles.

Par la suite, la Belgique aura tout fait par la suite pour que ses militaires soient protégés par l’immunité de l’ONU. La Belgique sort officiellement de la MINUAR le 15 Avril 1994.

Plusieurs sources concordent pour affirmer que le but avéré de la demande de la Belgique de suspendre l’action de la MINUAR était d’amoindrir la responsabilité belge pour la désertion du Rwanda. (Dossier tribunal)

Fait frappant encore, la Belgique organise une opération nommée SILVER BACK qui ne sert qu’à évacuer les ressortissants, ne se soucie point du sort des 3000 réfugiés à Kicukiro. Les troupes SILVER BACK qui arrivent à Kigali le 10 Avril sont pourtant lourdement armées.

La Belgique aurait pu demander à une partie de ceux-ci, conjointement avec ses propres troupes de la MINUAR, d’assurer la protection des réfugiés de l’ETO ou d’assurer le transfert des réfugiés de l’ETO au stade AMAHORO, déjà protégé par les troupes de la MINUAR. (Dossier tribunal)

La Belgique devait en effet respecter le droit international dont les dispositions(…)  lui imposent d’intervenir pour empêcher un génocide et pour empêcher des crimes contre l’humanité portés à l’encontre de civils. (Dossier tribunal)

En 2004, avec la famille Kanyabugoyi, nous portons plainte contre  Le Capitaine Lemaire , Le Colonel Luc Marchal et le Lieutenant Dewez. L’ordre d’abandonner les réfugiés de l’ETO était un ordre illégal, qui avait pour conséquence l’éxecution d’un crime contre l’humanité. Ils auraient du désobéïr à cet ordre.

Nous portons également plainte contre l’Etat Belge pour “Omission d’agir”. La Belgique savait qu’en nous abandonnant, elle nous livrait à la mort. Elle n’a pas non cherché de solutions alternatives pour nous reloger.

Les avocats de la défense répliquent en disant que les militaires ont agi sous mandant de l’ONU. Argument trop faible, car la documentation qui prouve le contraire est abondante.

En 2007, une autre réscapée de Kicukiro porte plainte contre l’Etat Belge. Après discussion avec ses avocats, nous  décidons de joindre nos plaintes.

Je n’arrive toujours pas à exprimer ce que j’ai ressenti quand j’ai revu le capitaine Lemaire, et vu Luc Marchal et le Lieutenant Dewez au tribunal en 2010. Je me souviens d’une crise d’angoisse que j’ai faite quand le juge leur a demandé s’ils avaient tenu des réunions pour discuter du sort des 3000 réfugiés de l’ETO. Et qu’ils n’ont rien trouvé à répondre.

Aucune solution alternative n’a été envisagé pour ne pas nous laisser à l’abandon. Aucune.

Je n’en crois pas mes oreilles à ce moment-là. Je pleure et je n’arrive plus à respirer. Mes poumons refusent de prendre l’air. Je réalise à ce moment là, que nous avions été purement abandonnés sans qu’ils ne tentent le tout pour le tout. Sans qu’ils ne tentent l’impossible pour nous. Je réalise à ce moment que c’est l’indifférence la plus totale qui a tué les 3000 réfugiés de l’ETO-Kicukiro.

Fin 2010, un jugement intermédiaire confirme que la décision d’abandonner l’ETO émanait de la Belgique et non de la MINUAR. Victoire pour nous, mais la Belgique interjecte directement appel.

A ce jour, 22 ans après les faits jour pour jour, nous attendons toujours que la justice se prononce sur la responsabilité de la Belgique pour les 3000 tutsi abandonnés à l’ETO Kicukiro.

Le devoir de mémoire

nyanza-genocide-memorial-entrance

Un mémorial du génocide a été construit à Nyanza, à l’endroit où sont exterminés plus de trois mille personnes. Au total y sont enterrés près de 11.000 personnes dont les 3000 réfugiés de Kicukiro.

Je m’y suis rendue deux fois, en 2006 et en 2008. Le chemin de Sonatube au Mont Nyanza était à chaque fois une épreuve très douloureuse.

Au sommet du Mont Nyanza, au mémorial, un silence pénible règne. Un silence qui parle. Un silence qui fait mal. Un silence qui me rappelle le calvaire des miens, des nôtres. Un silence qui dénonce l’indifférence.

Quand je pense qu’un seul geste, un acte courageux, une seule insubordination d’un haut gradé, Luc Marchal, Capitaine Lemaire, Lieutenant Dewez aurait suffi pour sauver ces nombreuses familles décimées, cela me tue.

Nous avions besoin d’un Schindler le 11 Avril 1994. Qui s’en fout des lois. Qui s’en fout des ordres criminels. Parce que la loi leur obligeait à désobéir à un ordre dont découle un crime contre l’humanité. Mais ils ont obéi. Ils sont partis sans détourner leurs regards.

Cela me tue, tout simplement.

A propos des justes

Après le 11 Avril, ce qui peut s’apparenter à la fin d’un calvaire n’est en fait qu’un début d’un stress constant d’être découverts et tués.

Maman confie David et Silas deux enfants qui étaient à notre maison, pour qu’ils ne soient pas assassinés avec nous. Elle veut également me confier, mais je refuse. David ne survivra pas avec la petite soeur de maman et deux cousines. Silas,….nous le cherchons toujours. La culpabilité d’avoir survécu et pas eux est une réalité atroce avec laquelle nous devons vivre.

Durant trois mois, nous échappons à la mort quasi chaque jour. Nous rencontrons beaucoup de justes, qui nous cachent, nous nourrissent, risquent leur vie pour nous. Certains d’entre eux ne s’en sortiront pas, alors que nous, au final, nous nous en sortons.

Maman : « (…) contre tout pouvoir, il y a toujours une opposition, si minime soit-elle ! Il y en a qui se sont indignés contre cette barbarie et ont sauvés ceux qui étaient condamnés. Mais ceux que j’admire le plus, ce sont ces boys, ces boyesses, ces veilleurs de nuit, ces femmes seules, ces petits soldats peu gradés ou sans grade qui ont bravé sans bruit, la superbe des politiciens et des messagers du génocide, l’arrogance des militaires et la férocité des miliciens, pour cacher et sauver leurs concitoyens méprisés et déshumanisés. Je m’incline devant tous ces gens socialement insignifiants, morts ou vivants, libres ou enchaînés, qui ont eu le courage et la générosité de poser un acte humanisant pour ceux qui n’étaient plus considérés comme des « cancrelats » à écraser. » (p. 101) (Cancrelats : Inyenzi, terme péjoratif pour désigner les Tutsi lors du génocide)

Sans les justes, nous aurions été carrément décimés. Comme cela se fait-il que les grandes nations ont omis de faire ce que ces petites personnes ont fait sans bruit ni armes ?

Et Aujourd’hui ?

Nous sommes très peu à avoir survécu le carnage de l’ETO. Une cinquantaine de survivants, pas plus. Survivants ai-je écrit ? En réalité, une part de nous-mêmes, agitée, révoltée, agonisante, angoissée y est restée, enchaînée par l’indifférence, à jamais. Une autre tente de se refaire une vie.

Pour ma part, durant les épreuves et les défis de la vie quotidienne, surtout quand j’étudiais encore à l’Université lors des examens, il m’arrive  de me dire, à quoi bon ? Je culpabilise. Je pense à ceux qui n’ont pas pu s’en sortir à L’ETO et l’envie de vivre et de vouloir aller de l’avant me manque.  Puis je me motive, je me dis :” Tu n’es pas à l’ETO. Tu n’es plus à l’ETO. Méprisée, abandonnée et oubliée. Tu peux te réapproprier ton destin. Les bourreaux veulent que tu sois une victime éternelle, mais tu peux désormais être qui tu veux. A défaut, qui tu peux. Mais jamais qui ils veulent. Ja-mais!” Alors je m’y mets et d’année en année, je m’accroche, écris beaucoup pour guérir, réussis mes études, trouve un job, tombe amoureuse, me marie, deviens maman, savoure pleinement la vie pour « ne pas rester à l’ETO pour toujours. »

Aujourd’hui,

Pour survivre j’écris, j’écris, j’e-crie!

Ce n’est pas que je crève d’ennui,

C’est la tristesse qui m’envahit,

C’est la révolte qui me trahit.

Ce n’est pas que je veuille me venger,

Le pardon m’a suffisamment dérangé,

Ce n’est pas la compassion que je cherche,

Ce n’est pas la colère que je prêche.

Pour eux, nous clamons justice !

Oh, justice consolatrice!

Pour ceux qui avaient cru que les grandes nations,

Seraient dotées de grande compassion.

Hélas, non.

Ne les oubliez pas,

Imaginez-les monter à Nyanza, l’ultime Gotgotha

Fermez les yeux et entendez leurs derniers pas,

Affamés, ils marchent.

Assoiffés, ils marchent.

Oubliés, ils marchent.

Méprisés, ils marchent.

Angoissés, ils marchent.

Abandonnés, ils marchent.

Dé-goû-tés, ils marchent.

Au sommet, ils s’arrêtent,

De haine on les bassine,

Un à un, on les assassine

Puis, plus un bruit.

Plus un cri.

De là haut, étoilés, ils observent désormais un éternel silence,

Envers de ceux qui les ont laissés mourir dans l’indifférence.

Aprenez leur histoire,

Gardez-la en mémoire.

Mémoire infaillible,

Mémoire invincible.

Mémoire inlassable.

Dans vos cœurs, pour eux, déposez une fleur,

Vivez de sorte que l’agonie de leurs derniers pleurs

Ne se reproduise plus jamais ailleurs.

 ETO-KICUKIRO 11 Avril 1994. Never again.

                                                                                                                            

 

 

  Zaha Boo

*Avec les extraits de « Un autre Rwanda possible » Boniface NGULINZIRA par Florida MUKESHIMANA, Harmattan, 2001

**http://www.levif.be/actualite/international/rwanda-retour-sur-la-tragedie-de-kicukiro/article-normal-23889.html

***http://www.lalibre.be/actu/international/proces-contre-l-etat-belge-51b8c3bfe4b0de6db9bd545e

 

 

Merci à maman, MUKESHIMANA Florida, une gardienne exceptionnelle de la mémoire, qui m’a autorisé à publier quelques extraits de son livre et pour sa mise à disposition du dossier complet de notre plainte contre l’Etat Belge & les militaires de la MINUAR.

Merci à nos amis, avocats pour leur soutien précieux.

La lutte continue!

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5 thoughts on “Le Onze Avril 1994, l’indifférence les a tués.

  1. Que le seigneur nous rende justice. Ca ne doit plus jamais se produire.soyons tous unie pour ce grand combat contre l’injustice. Restons forts et souder.

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  2. Mon Dieu j’ai le cœur serré, reste forte , plus jamais et que seul Dieu fasse la justice,où est ce que je peux acheté ce livre? Merci

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