Compassion et gratitude

 

Tout ce que je sais, c’est que je dois survivre.

J’ai des promesses à tenir.

(Michael Morpugo)

Le monde est resté tel qu’il était, la vie a suivi son cours, les étoiles ont continué à briller. Mais rien ne pouvait cacher ta souffrance.

Les fleurs avaient le culot de continuer à fleurir. Quelle indécence. Elles te narguaient avec leur beautéAu petit matin elles se mettaient sur ton passage, et te saluaient en te souriant. Où se croyaient-elles? Ton  regard confus arrivait à peine à différencier leurs innombrabres couleurs. Si vite habitués à l’obscurité, tes yeux avaient tant de mal à percer dans leur éclat. Oh ces fleurs. Tu n’avais qu’une envie, les arracher les tripes qu’elles n’ont pas. Mais tu les préservais. Parce qu’autrefois, quand les tiens étaient encore là, elles vous divertissaient. Puis, ignorant sans doute l’effort que tu avais fait de ne pas les heurter, elles se mettaient à chanter innocemment. Mama spécioza yazanye amata…A peine reconnaissais-tu la mélodie de cette chanson qui a bercé ta douce enfance. Oh les enquiquineuses! Décidement, vous n’étiez pas du même bord. Eclat et pâleur peuvent-il se côtoyer ? Ombre et lumière peuvent-ils se saluer, sans que l’un ne chasse l’autre ? Elles auraient voulu que tu les combles de compliments, mais habité par le désespoir, tu préférais les ignorer.

Autre réalité aussi étrange qu’énervante, le soleil continuait à briller sur toi. Gratuitement. Chaleureusement. Insolemment. Douloureusement. Non mais pour qui se prenait-il ? En voilà encore un qui n’avait rien compris. Ni de la vie ni de la mort. Encore moins de ta réalité, qui était perdue quelque part entre les deux. A propos de son inutilité, n’en parlons pas. Il est sensé illuminer la terre et pourtant elle est pleine de ténèbres. Oh le….On se retient. On reste courtois par ici. Si tu avais eu le pouvoir, de l’arracher avec tout le système galactique, tu l’aurais fait sans hésiter. Je t’aurais aidé. Même souffrance, même combat.  Mais comment pouvions-nous lever les bras vers le ciel et faire un acte qui demandait tant de conviction ? Alors que nous n’étions habités que par la confusion ? Colère.

Les gens continuaient à prier, mais prier qui prier quoi ? Cela a-t-il empêché l’horreur ? Qui est venu te sauver après tout? Celui nommé Sauveur du monde, était-il là ? Réellement ? A-t-il été tué quand les indifférents ont tiré en l’air pour t’éloigner de leur « grandeur » ? Et  puis la foi, la foi, la foi, on peut l’avoir mais si on n’a pas la liberté d’aimer, à quoi sert-elle ? A se pavaner à l’église avec un sac haute couture ? Les sans nom qui ont sauvé des vies ne valent pas mieux que ces prêtres courtois qui s’en sont allés chercher noblesse ailleurs ? Les gens qui prient, à part à réciter des monologues dignes de l’époque médiévale, à quoi cela sert ? Si les actions ne suivent pas? Allez circulez, y  a rien à prier ici. Rien à quémander. Dieu est une blague. Dieu n’existe pas. Et même s’il existe, il s’en fout. Débrouillez-vous. C’était ta révolte, jusqu’à l’Etre Suprême. Légitime.

Le souffrance épuise. La souffrance consume. Mais comment manger et boire? Comment s’habiller, où s’abriter, que faire ? Pas le sou, pas d’espoir, tout envolé. Pauvreté du coeur qui se conjuguait jusqu’au corps. Misère totale.

Petit à petit, les fleurs t’ont fui. Quand elles te voyaient venir au loin, tirant le goulot lourd de ta colère, marchant avec rancœur et confusion, le coeur et les habits déchirés, la faim au ventre, elle se fermaient en un trait. Closed ! Plus de couleur, plus de sourire, plus d’enquiquineuses sur la route. Avec tant de griseur au paysage, n’importe qui pouvait deviner que tu avais été de passage.

Le soleil commença également à se cacher de toi. Ta peine était si grande qu’elle lui faisait de l’ombre. La pluie, les nuages furent les compagnons qui te suivirent chaque jour du matin jusqu’au soir. Eux seuls arrivaient à jongler avec tes humeurs. Et encore combien de fois ont-ils demandé des renforts au tonnere et aux éclairs. Bang, bang, la rage !

Ceux qui priaient, rien ne les fatiguait. Plus tu pestais, plus ils priaient. Pour toi. Quand tu souriais, miraculeusement, ils priaient encore plus. Enfin un sourire, une lueur d’espoir disaient-ils. Que peut-ont faire avec ceux-là ? Les repousser tellement, les fuire et faire en sorte que leurs prières ne peuvent t’atteindre. C’est ce que tu as fait.

Te voilà désormais seul dans ton désarroi. Te voilà en train de sombrer.

Te voilà abattu parce que tu as eu cette impression que j’ai eue, d’avoir perdu avant de jouer. Tu avais rendez-vous pour jouer le match de ta vie. Tu étais à l’heure, bien équipé. Tu avais tes chances de réussir ta vie. Mais on te dit que tu avais déjà perdu. Et pas qu’un peu. Que tu devais payer le prix de ta vie. Injustice.

Au fil des jours, les fleurs commencèrent à te manquer. Elles étaient si naïves, innocentes et amusantes. Pourquoi les avoir tant grondé? Elles n’y étaient pour rien à ta souffrance. Comment leur dire de revenir ? Et puis, elles te rappelaient le souvenir des tiens, ah les bons vieux jours, où nous étions encore vivants. Cette joie d’antan, cet élan de vie pleine d’espoir, que nous chercherons toute notre vie à resaisir sans jamais y arriver.

Revivre, tu voulais bien mais comment y arriver sans choquer ? Si tu revivais avec joie, on allait dire que tu avais si vite oublié. Si tu persistais dans ta colère, on allait dire que tu n’avais pas pardonné. Que les tiens ne t’avaient laissé point de valeur. Que tu les représentais si mal. Dylème du survivant. Quel camp choisir ? L’idée de survivre, mais pas trop, juste un peu te parut la plus juste. Mais, est-ce une vie ? Avais-tu couru tant de kilomètres, pour survivre ainsi ? T’es-tu battu pour sauver ta peau rien que pour arracher les fleurs et en vouloir au soleil ? Ne devais-tu pas revivre pleinement ? Questions qui t’ont tourmenté tant de nuits. Avec raison.

La vie, après la mort, qui sait nous dire ce qu’il y a ? Alors là, la vie après un génocide, qui peut s’aventurer sur une réponse sensée? Tes interrogations étaient les miennes.

Le génocide  brûle comme un acide

Le génocide laisse une envie de suicide

Le génocide plonge dans le vide.

Au fil du temps, la douleur prit une forme moins poignante. Personne ne sait si c’est le temps, les autres, ou une force inée qui guérit l’homme. Peut-être les trois à la fois.

Revenons un peu à ces autres. Ces autres, qui t’on abrité, qui t’ont soigné, qui t’ont embelli des parfums de leur bonté, sans te heurter. Ces autres qui ont rétabli cet espoir, que l’homme bon existe encore. Oh ces autres, qui ont changé la donne. Comment leur dire merci, sans pleurer de reconnaissance?

Petit à petit, tu revins à la vie. Les fleurs ne te reconnurent pas. Te voilà sourire à nouveau, essayant de survivre les tiens dans la dignité. Te voilà acceptant le fardeau de vivre avec le douloureux sentiment de ne pas avoir tout à fait survécu. Te voilà perdurant la mémoire des tiens. Te voilà saluant les enquiquineuses et les comblant de tant de compliments. Te voilà lever la tête vers le ciel pour que la lumière du soleil conquière chaque partie de son visage. Te voilà essayant de pardonner. Te voilà, mains jointes à l’abri des regards, essayant te resourcer discrètement. Essayant de creuser au plus profond de ton être, ce qui te reste de plus précieux. Essayant.

Tu sais, les fleurs sont faites pour être belles, et colorées. Elles doivent être ainsi. Et chanter le long ton chemin. Le soleil est fait pour briller, il en a toujours été ainsi. Briller sur toi. L’homme est fait pour avoir la foi. En l’homme, et en sa spiritualité. Religieuse ou non. C’est toi qui n’étais pas destiné à sombrer. C’est toi qu’on avait poussé vers une  destinée qui n’était pas la tienne. Celle de sombrer, de mourir, d’être effacé, d’être oublié. Te voilà donc de retour. Tel un papillon à qui on a coupé les ailes, qui vole simplement par conviction. Revanche incontestable.

Revivre a été un miracle. Le plus dur au départ, était d’envisager que le monde puisse continuer son train de vie. Tu aurais voulu qu’il s’arrête un instant pour t’entendre crier ta souffrance. Pour t’attendre, pendant que tu hésitais encore entre la vie et la mort. Mais tu n’as pas eu le temps de te lamenter. A peine survécu, à peine vivant, il fallait tout reconstruire sur base de cendres. Qui peut construire un château de cendres et le solidifier ? A part un être qui a profondément souffert comme toi?

Il a suffi d’y croire. Il a suffi de s’accrocher. Parfois même franchement, de déambuler tout court sans trop réflechir. Te laisser emporter par le flot de la vie. 22 ans après, quand je vois d’où tu viens et où tu es, je tire ma révérence. Quand je te vois travailler pour toi, ta famille, ton pays, pour les autres, je me dis qu’elle est quand même extraordinaire la vie. Quand je te vois marcher dignement et rire à pleine haleine, je suis à la fois submergé par tant de compassion pour ta souffrance et tant de gratitude pour ta survie.

Te voilà en train de rayonner. Telle a toujours été ta destinée.

Ta survie est un poème d’espoir.

Rwanda 1994. Pensons au douloureux combat de survie des rescapés du génocide.

Zaha Boo

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