In Loving Memory of Badege and Dodoshi

 

Avril 2016. Je me défile quand un ami m’envoie un message privé pour me demander d’écrire un texte pour rendre hommage à nos amies, Badege et Dodoshi. De surcroît, je ne dis pas que je me sens incapable d’accomplir cette douloureuse tache. Je suis lâche. Je lui dis oui, et puis disparaît comme un éclair, mais en silence je pleure et j’ai mal.

Comment s’appelaient-elles déjà ? Il m’aura fallu contacter quelques amies du Rwanda pour retrouver leurs vrais noms.  J’ai eu mal de ne pas avoir pu les garder dans ma mémoire. C’est comme si j’avais fait une sorte de compromis avec leur absence et je culpabilise énormément. Mais mon coeur sait oh combien les souvenirs  d’elles que j’ai pu garder me sont précieux. Après quelques recherches je suis tombée sur des noms poétiques, Nyinawabadege Bénédicte et Musaniwabo Bertine. Mais oui, c’est ça et je m’en rappelle. C’était juste hier pardi! Quelqu’un peut traduire cette poésie d’un père et une mère qui comprirent vite qu’ils allaient avoir la tache difficile d’élever deux femmes fortes ?

Les surnoms étaient plus simples : Badege et Dodoshi.

Inutile de me demander quand et comment elles ont apparu dans ma vie. Un jour, elle étaient juste là comme si c’était depuis toujours. Je ne m’en suis pas plainte, vous savez. Badege avait la peau plus foncée que Dodoshi,  un air de son père, de grands yeux, et un de ces caractères, ciel ! Tu l’aurais provoqué, ou elle aurait entendu quoi que ce soit sur toi qui ne l’aurait pas plu, elle t’aurait attrapée en moins d’une seconde et t’aurait dit tes quatre vérités. Maintenant après coup, je me demande comment elle faisait pour courir aussi vite dans sa robe d’uniforme qui arrivait à la mi jambe inférieure. Aucune fille de toute l’école ne courait aussi vite que cette athlète. Quasi aucun garçon non plus. Dodoshi était plus posée, un peu plus claire de peau comme sa mère. Sans doute quand son père l’a prise dans ses bras pour la première fois, il a tout de suite vu un peu de sa femme et l’a appelée Musaniwabo…je ne sais pas.

Avec le temps, les deux soeurs , très sympathiques, sont devenues mes amies. A tel point que lorsque ma famille déménagea de Kacyiru à Kimihurura, je fus heureuse de voir qu’on était voisines. Je vois encore leur maison de manière précise, et la douleur de les avoir perdues me fait presque plonger dans une sorte de déni que je me retiens de longer ma rue à Zaventem, pour les retrouver juste au coin de la rue. Il suffisait de marcher quelques mètres et elles étaient là. Il suffisait…

Un jour je pris mon courage à deux mains et je demandai  à maman si je pouvais rendre visite à Badege et Dodoshi. Maman n’avait pas de problème à ce que nous voyions nos amis mais les temps étaient durs. C’était délicat de sortir, aller n’importe où, n’importe comment. Mais contre toute attente, maman dit oui, c’était au coin de la rue et elle estima qu’il n’y avait pas de problème. Peut être même qu’après coup, le fait que leur papa, Ngango Félicien était un opposant politique, donna un petit coup de pouce à ma demande. Excitée, je leur fis savoir que la permission de passer le mercredi après midi chez elles m’était accordée et le jour mit une éternité à arriver.

Lorsque que j’arrivai enfin chez elles, leur maman m’ouvrit en souriant et m’invita à entrer. Je retrouvai les filles à l’intérieur, et luttai contre toutes mes forces pour ne pas être perturbée par l’odeur de beignets qui avait envahi tout le salon. La politesse que mes parents m’avaient apprise m’obligea à me contenir, mais j’espérais de tout coeur que j’allais pouvoir goûter à ces choses qui sentaient bon.  J’essayai de lutter toutes mes forces, jusqu’à ce que Badege me dit que leur maman était en train de nous faire des beignets. Après nous fûmes trois impatientes qui n’arrêtions pas de nous demander quand les beignets seraient prêts.

Cet odeur de beignets ne me quittera jamais. Je fus tellement touchée par le geste d’attention et la gentillesse de leur maman que j’en gardai un souvenir intact. Et pourtant, je suis incapable d’expliquer comment était leur maison, ni de quoi nous avons parlé ce jour-là. Rien de tout cela ne me revient. A part les beignets que je savourai avec mes deux amies. Je ne savais pas que c’était un adieu car ce fut ma seule et unique visite.

La famille de Ngango Félicien fut completement exterminée le 7 Avril 1994, lors du génocide. Abandonnée par des soldats de la MINUAR qui partirent alors que des militaires rwandais avaient encerclé leurs maison.

Quand je ferme les yeux j’imagine à quel point Badege et Dodoshi auraient été belles. Badege aurait été grande et belle comme une étoile. J’aimerais bien voir quel homme l’aurait convaincu de l’épouser. La voyant adoucie avec son bien aimé, et ses enfants, on aurait ri en se souvenant de son caractère d’enfance bien trempé. Dodoshi aurait été une bien belle et rayonnante femme. La maladresse des hommes qui en seraient tombés amoureux m’aurait bien fait rire, essayant par tous les moyens de la contacter sans que Badege ne soit au courant, car elle les aurait explosé, haha. Dodoshi aurait été une de ces filles qui aurait ébloui chaque personne sur son passage.

Leur frère Blaise (je pense) en grandissant, aurait compris que ses sœurs sont des femmes fortes mais aussi si fragiles, un peu comme nous autres. Et forcément, il aurait eu un instinct protecteur.

A toutes mes copines de Kacyiru, celles qui avez survécu, voyez-vous, je me dis que si les hommes qui nous ont brisé le cœur à notre plus jeune âge ont pu le faire autant, c’est que Badege n’était plus. Elle aurait demandé QUOI ? IL T’A DIT QUOI ? IL A FAIT QUOI ? Et elle aurait prêté la forcé de nous faire arrêter ces salades avant que le coeur ne tombe en miette. Elle nous aurait pris en charge, serait venu faire un petit jogging chaque soir pour nous faire oublier l’abruti du coin.

Je me dis aussi que si parfois nous avons pleuré un peu plus longtemps, ou eu du mal à laisser aller certaines de nos peines, c’est que l’épaule de Dodoshi n’était pas là pour nous consoler. Oui, notre Musaniwabo aurait ramassé chaque goutte de nos larmes pour en faire une fleur.

Et les jours heureux, nous aurions ri, un genre de rires qui auraient résonné de Kigali jusqu’à ce village du Paradis dans lequel elles habitent désormais. Comment nous voient-elles de l’au-delà, essayant de survivre avec tout ceci ? Je ne sais pas..

Jamais elle n’auraient révélé à qui que ce soit, la recette secrète des beignets de leur maman. Un secret qui devait se garder de génération en génération…Mais voilà, plus rien de tout cela n’arrivera car il n’y a plus personne de cette famille. C’était sensé être de génération en génération

Je chérirai le peu que je me souviens d’elles comme un trésor qui ne s’arrache pas. J’arrêterai de culpabiliser de ne pas savoir davantage, car je ne savais pas. Non je ne savais pas que leur vie allait s’arrêter brusquement. Je les avais prises pour acquises sans même savoir encore ce que cela signifiait. Pourquoi elles et pas moi ? Je peux ainsi tourner en rond avec la culpabilité qui me ronge, mais j’ai au moins une certitude : je n’ai pas arrêté de les aimer et ne les oublierai jamais.

Et la liberté de leur parents, compagnons de lutte des miens, continue d’être pour moi une source d’Inspiration Inestimable, Inébranlable.

Oh, mes amies. Until We Meet Again Kabisa.

Zaha Boo

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