Ta version de la résilience à la Rwandaise.

 

Imagine…tu as décidé de parler de ta tristesse à ton ami d’une autre origine et tu arrives enfin chez lui, à peine en pleurs. Tu vas lui dire tout que tu as sur le coeur. Ta rupture avec Caroline, tout ce que cela remonte en toi, bref, tu ne vas pas bien. Tu as traversé la ville avec une tarte à la pomme dans la main, parce que tu as promis de lui apporter le dessert. Ton hôte sera plus conciliant à écouter ta détresse sur quelque chose de sucré et tu le vois déjà en train d’y rajouter une boule de glace vanille sur laquelle coulera une larme que tu retiens depuis si longtemps.

Tom est ton ami depuis dix ans. Il ne t’a jamais vu pleurer et t’idéalise de manière inquiétante. Il a toujours été impressionné par ton calme et ta manière de voir la vie. Certains jours, tu voudrais qu’il se trouve une star lointaine sur laquelle projeter tous ses idéaux pour qu’enfin toi et lui, soyez juste amis. D’égal à égal.

Tom t’acceuille de manière chaleureuse, et veut si bien faire qu’il te cache qu’en réalité le repas est loin d’être prêt. Il se sent toujours gêné de te montrer à quel point les choses simples de la vie peuvent le stresser comme un malade car il gardé en tête cette scène où tu as passé deux jours sans boire ni manger ni dire quoi que ce soit, assis sous un arbre, devant des bourreaux qui ne se décidaient pas de te tuer ou de t’épargner. En fait, pas plus tard qu’hier, tu as enfin mis un mot à cette scène, dont le déni de sa cruauté te forçait à penser c’était un combat de conscience de ces gens. En réalité, c’était de la torture aussi bien morale que physique. Ils prenaient juste un plaisir fou à croiser le regard d’un homme tétanisé, qui ne savait pas s’il allait mourir ou s’il allait survivre.

Alors le fait que le repas de Tom mette vingt minutes en plus, n’est rien comparé à ça.

Le boucan des casseroles en dit long sur la capacité de Tom à controller son stress et il éclate de rire pour juste détendre l’atmosphère. Avant de réaliser que c’est seulement  lui qui est tendu. Toi, tu vas bien.

En apparence.

Tom s’excuse enfin. Encore dix minutes et c’est prêt. De ton côté, tu souris, car c’est lui tout craché. Mais bien sûr que tu ne lui en veux pas. Puis, tu te rappelles que tu ne vas pas bien. Que tu as décidé de tout lui dire. Certains jours tu as ri alors que tu voulais hurler, et tu te félicites de manier si bien ta facette de survie. Mais là, après dix ans d’amitié avec Tom, tu as décidé que tu es dans un endroit où tu pourrais enfin poser ta tristesse. La douleur remonte en toi comme un poignard qui veut ressortir par la bouche. Tu as tellement mal que tu ne pourras pas attendre le dessert. L’apéro n’est même pas encore servi. Le repas aura une ambiance morose et il va falloir sacrifier cette soirée. Tant pis. Cette fois-ci, rien ni personne ne t’empêchera d’exprimer ta tristesse.

Entre l’odeur appétissante d’une soupe qui tarde à venir et un verre de bière qui t’est versé à la hâte, tu entends Tom lâcher une phrase qui te coupe le souffle. Franchement tu te serais attendu à tout sauf à ça. En même temps rappelle-toi, Tom vante ta force de survie chaque fois qu’il te voit.

Franchement, vous les rwandais, j’admire votre courage. Vous êtes un peuple résilient.

Résilience plante

Ça fait la millième fois que tu entends ceci, mais là, ça tombe très mal. Hop, tu remballes tes larmes, bois mille gorgées de cette bière fraîche que Tom te fait toujours boire de force parce qu’un jour quelqu’un lui a soufflé à l’oreille que les rwandais adorent la bière... Alors que tu bouillonnes à l’intérieur, tu vas parler sans trace de larmes, sans tristesse apparente, comme ta culture t’a si bien appris à le faire.

Caroline m’a quitté hier soir. Elle dit que je n’exprime pas assez mon amour, que je ne suis pas assez démonstratif de mes sentiments. Elle a besoin de plus d’affection. Elle pense que nous avons des divergences culturelles, irréconciliables. Moi je suis rwandais tu vois, je n’ai pas appris toutes ces choses qu’elle veut de moi. Je n’ai pas vu mon père embrasser ma mère dans la rue, ni lui tenir la main, ni la prendre dans ses bras. Caroline veut ça tout le temps et partout.

Tom sort de sa cuisine précipitament. Yeux incrédules, bouche bée, il n’arrive pas à croire que tu aies pu te confier à lui.

Lui, le roi de la fragilité, comparé à toi. Le Rocher.

Tu as toujours été ce roc sur lequel Tom se repose et il n’est pas prêt à inverser les rôles. Au passage, il ne remarque même pas que tu lui as avoué que tu n’as jamais appris à exprimer tes sentiments. Du moins, pas à l’Occidentale.

Et pourtant, cela explique tout.

Tom est paniqué. La soupe…oui la soupe est prête mais il n’est pas prêt à te la servir. Il faut qu’il s’asseye et qu’il digère cette bombe que tu viens de poser chez lui.

Moi je suis rwandais tu vois, je n’ai pas appris toutes ces choses qu’elle veut de moi.

Au secours. Tom n’en revient pas. Ça fait mille ans que tu lui dis que les femmes, il faut les aimer, leur dire des choses qui les plaisent, les choyer, qu’il pensait que cela allait de soi pour Caroline et toi. Comment veux-tu qu’il te plagie, en te répétant tous les conseils que tu lui as donnés?  Il a une idée. En rajoutant le même en public, ça devrait faire l’affaire.

Les femmes, il faut les aimer même en pubic.

Les embrasser, même en public.

Les prendre par la main, même en public.

Tu protestes. C’est privé. L’amour c’est privé. Tu répètes que mêmes tes oncles les plus jeunes ne faisaient pas ça. Ils disparaissaient dans leurs chambres avec les petites copines avant de réapparaître comme si de rien n’était. Tom n’en revient pas. Cette facette de toi, si têtu, il ne la connaissait pas. Caroline en sait bien quelque chose, mais elle n’a pas voulu se confier à Tom car il ne l’aurait jamais cru. Pour rappel, tu n’as pas été un facile avec elle.

Ta mère était rwandaise. Tes oncles et tantes rwandais, Caro est française. Ceci devrait te mettre la puce à l’oreille mais Tom n’ose pas te le lâcher dans la tronche.

Tom ne pige toujours pas ce que tu lui as avoué à propos des sentiments que tu n’as pas l’habitude d’exprimer. Il pense que cela concerne seulement le domaine de l’amour. Tom n’est pas Rwandais et ne connait pas les nuances de ta culture pudique. Il ne peut pas savoir que ce que tu lui as dit là, c’est quasi tout lui dire. Et quand tu lies ta nationalité avec le fait que tu n’as jamais appris à exprimer tes sentiments, il pense que c’est le génocide qui t’a fait ça. Pour te comprendre entièrement, il ne sait pas qu’il devrait faire quelque chose de très complexe.

Forcer quelqu’un de pudique à exprimer ouvertement le contexte de sa pudeur. Courage et surtout…bonne chance.

Tom te regarde sans savoir quoi dire. Il te ressert de la bière, en reprend une gorgée, tout en te montrant qu’il contrôle la situation, tant bien et surtout que mal.

Que feriez-vous si un Rocher vous parlait de sa vulnérabilité ?

Tom se rappelle qu’il peut faire des choses qu’un ami ferait normalement. Il t’observe, te console. Il sait à quel point tu aimes Caroline, mais il ne sait pas qu’il t’a coupé le souffle. Parce que le « Vous êtes un peuple résilient » ne te donne plus envie d’être le seul rwandais au monde à chialer ce soir-là. Tu les imagines tous chez eux en train de rire, de faire la fête, d’avoir réussi à tourner une page de l’histoire si sombre que cela t’inflige une foutue pression et  voilà…tu te la joues fort parce que tu te solidarises à ton peuple. Tom veut que tu pleures parce qu’il sait que tu vas mal, et puis ça le rassurerait et le ferait sentir moins nul, lui et ses dépressions éternelles, et bien entendu tu t’obstines. Pour justifier ton insensibilité apparente, tu invoques une raison terrible, que tu répètes de la bouche de ceux qui en ont abusé avant toi.

Tu sais, Tom, j’ai connu pire. Je m’en sortirai.

Punaise, pourquoi tu viens de dire ceci alors que tu es sur le point de te jeter sous le pont ? Caroline, c’est toute ta vie, bordel. Alors, le j’ai connu pire, qui fait sans doute référence à 1994 est une bombe à retardement. C’est une manière de prolonger la haine contre soi. Parce qu’on t’a fait subir des choses horribles, tu crois que ce n’est pas grave d’encaisser des choses graves.

Hé-ho mon coco. Tu vaux mieux que ça.

Juste parce que tu as connu pire? Non et non, et non. Tu as le droit d’être triste même pour les choses minimes. C’est cela se réapproprier sa vie.

En plus tu as toujours trouvé la bière dégueulasse. Avoue-lui enfin que tu préfères un mousseux bien frais. Et que c’est Caroline qui aimait bien la bière. Oh Caroline…

Tom te regarde d’un air rassuré. Décidément tu es son héros. Même la rupture avec Caroline te laisse inébranlable. Tu lui avais tant parlé d’elle, de sa mère à qui tu donnerais mille vaches le jour où tu l’épouseras, que tu l’emmènerais sur ta colline de Nyamata voir ta mère. Tous ces projets s’envolent sans trace de douleur apparente sur ta personne.

Le voilà Tom, humilié encore une fois par ta résilience, mais rassuré de constater qu’il peut continuer à t’idéaliser. Il se sent plus à l’aise comme ça. Entretemps toi, avec ta peine, irez vous faire cuire un oeuf.

« Tu es l’as de Pique qui pique mon cœur, Caroline. » ( Mc Solaar)

Ton cœur saigne là. Et ton pote philosophe pense que tu es résilient par nationalité. Incroyable.

Au fond, qu’est-ce que la résilience?

Pourquoi faut-il réfléchir au sens de ce mot? Ce n’est pas pour décourager tout survivant et lui dire qu’en réalité il reste faible, ni pour renier la capacité de survie extraordinaire dont les rwandais ont fait prevue.

Félicitations à qui de droit. Juste pour ne pas m’attirer les foudres de ceux qui se croient résilient sans aucune forme de nuance.

Maintenant que c’est dit, poursuivons.

Il faut reprocher à ce mot deux choses.

La première, ce sont ses définitions.

La résilience désigne la capacité pour un corps un organisme, une organisation ou un système quelconque à retrouver ses propriétés initiales après une altération.

La capacité de triompher de certains traumatismes qu’on a subis : deuil, maltraitance, guerre.

La capacité à réussir à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risqué grave d’une issue négative.

Phénomène consistant à revenir d’un état de stress post traumatique.

Toutes ces définitions sont belles et tellement magnifiques que cela te donne envie de te servir une coupe de champagne. Si jamais tu es perçu comme tel par Tom, waw, victoire.

Tchi Tchin, à ta resilience. Tu rebondis, et encore, et encore…hop, hop, hop…

Rebondir résilience

Revenons à nos moutons.

Ce qui fait surtout réfléchir dans ces définitions, c’est que la position de départ est supposée être la bonne, mais quand tu as été opprimé dans ta position de départ, il faudrait peut-être envisager un autre mot. Et puis la position de l’après qui suppose la disparition d’un état post-traumatique. C’est un peu trop dire, car on peut être résilient tout en traînant ses traumatismes avec soi. Mais comme tout n’est pas négatif non plus, c’est tellement juste de reconnaître cette capacité de survivre en dépit d’un risque grave d’une issue négative.

Que serais-tu devenu si tu n’avais pas pardonné?

Si la définition peut poser quelques soucis, la manière dont se mesure cette résilience aggrave encore son cas.

Quand on voit un rwandais qui a repris le train train quotidien, qui réussit ses études, trouve un chouette travail, fonde une famille à l’allure épanouie et absolument heureuse, voilà, il est résilient. Tellement vrai, mais pas aussi simple.

Que savons-nous au juste de ses nuits sombres, de cet être solide que nous croyons qu’il est redevenu, alors qu’il s’active, s’inonde de suractivité pour ne pas sombrer ? Alors qu’il reste terriblement meurtri à l’intérieur ?

coeur meurtri

Etonnant de lire la definition qui parle d’ un phénomène consistant à revenir d’un état de stress posttraumatique.

Revenir où ? Telle est la question. Il faut tout reconstruire. Y a pas de retour où que ce soit.

Il y a un deuxième reproche.  Il s’agît de cette pression horrible que le monde entier met sur nous.

Parfois, derrière ce compliment de la résilience, se cache la culpabilité de l’autre. Parce qu’il n’a pas envie d’être confronté à quelque chose qui dépasse sa raison. A ton histoire tragique. Parce qu’il a vu à la télé que le monde n’a rien fait pour te sauver et que de manière injustifiée, il pense qu’il te doit une explication parce qu’il habitait ce monde-là. C’est le cas de Tom. Il veut t’idéaliser car il n’a rien d’autre à te proposer pour ton passé. Ce qui t’est arrivé le peine et il ne peut pas imaginer qu’il ait une épaule assez large pour recueillir tes larmes. Avant que vous ne soyez amis, un amis rwandais, à qui cela arrangeait d’être résilient vingt quatre heures sur vingt quatre, lui a soufflé à l’oreille que vous êtes des rocs. Que votre capacité de survie dépasse l’entendement. Avant de prononcer le mot “ résilience”. D’ailleurs, Tom ne connaissait pas ce mot. Il s’est empressé d’aller aux toilettes et de vérifier sa signification exacte sur google avec son smartphone. Histoire de pouvoir suivre la suite de la conversation. Comme vous aviez des points communs et qu’il n’avait pas à gérer tes traumatismes grâce à ta résilience, Tom a décidé d’être l’ami de ta facette de de survie.

Tom, ce n’est pas qu’il soit méchant au fond. Il n’a rien calculé, il serait même choqué d’apprendre toute l’analyse faite sur lui. Car tout s’est passé en un quart de seconde dans sa tête. Pour son propre bien, il a décidé que tu vas bien et que tu as tout surpassé. Basta et surtout bravo n’est-ce pas ?

Et toi, comme il t’est difficile d’éxtérioriser tant de peine, tu as trouvé en Tom un refuge caché. Quelqu’un à qui tu ne dois rien raconter, rien justifier. Au fond, quelqu’un qui ne va jamais t’embêter avec ton passé.

Ce passé qui te hante suffisamment la nuit…ne te poursuivra pas le jour avec Tom.

Votre complicité te renforce, sans pour autant t’obliger à y mettre des mots. Tu es bien à l’aise avec cela, car dans ta culture, parler peu de mots est une qualité supérieure.

Kuvuga make…(parler peu de mots)

Ce qui s’apparente à une amitié superficielle avec Tom, se forge à la base sur quelque chose de très profond.

Quelque chose d’important qui se vit mais qui ne se dit pas.

Rien que dire merci à Tom, te rendrait vulnérable, il ne s’imagine pas tout ce qu’il a guéri en toi sans le savoir…Et tout ce que tu as puisé en lui comme cette continuité de la vie qui te manquait. En fait, Tom serait étonné d’apprendre qu’en réalité, il est la base de ta …..résilience.

Il faudra un jour que tu lui dises n’est-ce pas ?

Lui diras-tu ou pas? Oui, tu lui diras car tu as appris à dire merci, et à flatter un ami. Ta culture est une culture de reconnaissance. Mais tu attends d’être assez fort. Tu lui diras quand tu seras capable de le lui dire sans qu’une larme ne remonte dans tes yeux. Parce qu’il n’a pas à la voir.

Ce que tu as tort de ne pas essayer de pleurer…

Ecriras-tu un jour ta version de la résilience?

Je ne tourne pas les pages...

Oui c’est vrai, pourquoi ne pas écrire à Tom ta version de la résilience pour qu’il sache? Pas la version impersonnelle reprise par le monde entier ?

Car derrière chaque survie, se cache une histoire personnelle. Des jours de victoires comme des jours de défaite…

Tu sais que beaucoup, si pas tout le monde, souffrent encore énormément. Bien entendu, il a fallu travailler l’acceptation. Il a également fallu se remettre sur pied mais il y en a qui ne se sont jamais permis de tomber, alors qu’il le fallait. Ceux-là t’inquiètent le plus. Tu n’es pas dupe toi, tu les connais parce que tu es passé par là. Tout simplement parce qu’après quelques années, tu as compris que ta resilience était justement le noeud de ton traumatisme.

S’activer, s’activer, tout bien faire, encore et encore parce qu’on ne peut pas se donner le luxe de cracher sur sa survie…

S’occuper constamment pour éviter de réfléchir…

Beaucoup se souviennent de ce moment où ils ont prié égoïstement, plus ou moins consciemment, une prière qui a fait mal par la suite.

Epargne moi mon Dieu. Et je promets que je ne vais pas me plaindre, je vais survivre, être quelqu’un de bien, ne pas détester ces assassins. Je te promets de ne pas me venger, tout ce que je refusais de faire par caprice, je vais le faire sans rechigner, je vais être une meilleure personne, je te le promets mais de grâce, épargne-moi.

Beaucoup se souviennent également d’avoir remercié le bon Dieu de les avoir épargné.

Pour se rendre compte plus tard qu’ils se sont fait avoir. Qu’au fait, survivre, c’était pas si simple que cela.

Mais comment oser penser que c’était plus facile de mourir? On n’a pas le droit de penser cela, pour les notres qui sont partis.

Alors voilà. Tu as du sourire même si le mental n’y était pas, survivre, s’insérer dans la vie “normale”, parce qu’il fallait bien tenir tes promesses.

La résilience comme une revanche…

Ta propre histoire

Là où certains voient une certaine résilience dans ta survie, chose incontestable, il peut également y avoir un certain refus culturel à être dépassé par le désespoir, la tristesse. Les rwandais été programmés par leur propre culture à montrer qu’ils peuvent tout surmonter. C’est une culture de compétition dans laquelle il n’est pas toléré que  Rubanda (les autres guetteurs, les autres sans cœur, les autres mégères) ait des raisons pour dénigrer.

Kwanga kwiha Rubanda, ngo ibibazo byarakurenze… (éviter que les autres ne disent que tu es surpassé par tes problèmes)

La folie et la dépression apparentes n’ont pas de place chez toi. La tristesse à la rwandaise est souvent une solitude terrible qui doit se vivre intérieurement. Au fond, on ne sait pas si le fait de se montrer abattu, sans force, en pleurant toute la journée est la bonne version de la dépression. Cette idée d’apparence physique des sentiments peut être fatigantes pour certaines cultures. Extérioriser guérit, mais est-ce que cela guérit tout le monde ?

Nta n’umwe muri mwe wari uzi ko nagowe, nta n’umwe muri mwe wari uzi uko narushye. Agahinda k’inkoko kamenywa n’ikinke yatoyemo kandi amalira y’umugabo atemba ajya mu ndaaaa. (Personne d’entre vous ne savant à quell point je souffrais et à quel point j’étais épuisée. “Le chagrin d’une poule est connu par le terrain sur lequel elle s’est nourrie” et puis “Les larmes d’un homme coulent vers l’intérieur”….Chanson populaire)

Au fond quand on te félicite d’être résilient, tu es toujours étonné parce que tu n’a jamais planifié l’option de la non-survie. Parce qu’en réalité, quand on veut extérminer un groupe, tout le monde devient un symbole de la résistance. En mourrant, il devient la preuve de cette histoire sordide. En restant en vie il devient gardien de cette mémoire. Tous les deux, victime et survivant êtes la facette d’une même médaille que l’on vous a imposée.

Et donc, ta survie s’est bâtie sur une blessure vive, ce n’est pas la guérison de la blessure, ni la fin d’un traumatisme qui a mené à cette résilience.

Et maintenant?

Pourrais-tu te permettre un peu de vulnérabilité s’il te plait ?

C’est donc avec toutes tes victoires tes peines, tes fragilités et tes envies que tu as le droit de refuser d’être cadré comme résilient en permanence. Car ce compliment te met la pression et ignore que tu as encore de nombreuses batailles intérieures à livrer.

Parce que cette survie sera un combat à vie…

Certains jours, tu dois accepter ce beau compliment, si gentil et si noble, car tu es un roc. Mais quand tu sens que ton énergie te lâche, permets-toi de dire  non merci, Tom, je ne suis pas résilient. Maintenant écoute-moi, je ne vais pas bien, et il va falloir que tu m’aides. Je ne suis pas résilient parce que sur certains points j’ai été vaincu. Mais j’ai décidé de continuer et de tout rebâtir. Tout s’est effondré sur moi et moi avec. Et il a fallu tout reconstruire  …et moi avec.  Tom, ne me prends pas pour un héros, je t’avoue que peut-être même que certains jours je n’ai rien décidé du tout et par moments je me suis tout bonnement surpris en train de survivre…

Non merci la résilience, surtout les jours où celle-ci tente d’inhiber ta vulnérabilité pour tenter d’écrire une histoire qui n’est pas la tienne.

Epilogue

Plus tard dans la nuit, Tom s’apprête à rentrer dans son lit.  Le repas était morose et pour la première fois de sa vie, il se sent bizarre. Il sent que tu ne lui as pas tout dit. Il regarde son réveil, qui affiche minuit trente, et s’enfonce dans la couette.

Minuit trente-cinq, il en ressort aussitôt. Il a compris. Il traverse la ville, sonne chez toi. Tu sursautes mais à vrai dire, tu ne dors pas encore. Tu espères que c’est Caroline, mais voir Tom te rassure.

Maintenant dis-moi, comment vas-tu?

Et là tu t’effondres comme tu ne l’as jamais fait auparavant.

Caroline et tout ce que cela remonte en toi…

Bah oui, quand on est résilient, on a le droit de pleurer, hein.

Quelle histoire!

Zaha Boo

 

Plus d’info sur la résilience :

 

http://bice.org/fr/la-resilience-une-definition-simple-par-stefan-vanistendael/?gclid=CjwKCAjw2NvLBRAjEiwAF98GMY3YZSqu9Ghqd-kvMAiqdSCepShp1L2gbYTjkDDcJU2jThRh7MV0QhoCkvYQAvD_BwE

 

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2 thoughts on “Ta version de la résilience à la Rwandaise.

  1. Merci Zaha😉

    Hum je suis passé de pleins d’états en lisant ta publication sur la résilience: au début je me reconnais, ensuite et à la fin je ne me retrouve pas dans le mix rwando-européen. Je ne sais pas pour les autres ( tu pourras m’en dire plus) : je n’arrive pas à m’habituer ni aux compliments ni aux remarques ou reproches ( si ce n’est pas professionnellement😮) je trouves qu’on peut toujours faire sentir les non dits où même anticiper par des actions les actes voulus. Et ça c’est bien rwandais! Et contraire au mode européen où toujours un cahier des charges précèdent les actions…
    Les sentiments sont un mystères qua nd ça nous tombe dessus, voir de mille manières qu’on s’y prend indépendamment de la nationalité. Mais le chagrin d’un vécu lointain dans le temps et toujours si proche ne nous quitte pas: je ne sais pas il nous nourrit peût-être d’énergie de survie😖😕😑😐😇.

    Gratitude et salutations!
    Marie-Aimée

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