Ubusinzi…

Ubusinzi pourrait sonner comme un nom exotique d’une nouvelle marque afro qui se veut ci et ça. Ou un nouveau concept inspiré des montagnes d’Afrique, peut-être même comme la couleur unique d’une partie du Sahara que l’homme n’a jamais pu reproduire sur les vêtements, les chaussures, encore moins sur les fauteuils…

Ubusinzi pourrait encore sonner comme un truc ultra chic que les stars d’ Hollywood s’arrachent, Ubusinzi concept, please.

Pourquoi pas un nouveau groupe musical qui cartonne, à fond. Ubusinzi allstars, come on.

Bon,…

Ubusinzi n’est rien de tout ça. C’est l’alcoolisme. C’est l’addiction à l’alcool, mais ce terme rwandais désigne encore plus que cela. L’ivrognerie. Parce que l’addiction à l’alcool comprend une certaine mesure de « prise de conscience». Tandis que l’ivrognerie est une tare sociale. C’est déambuler de vie en vie, au sens propre comme au figuré.

Ubusinzi encore, c’est la manifestation sociale de l’alcoolisme. Si vous buvez beaucoup mais que vous réussissez globalement bien votre vie, alors le terme ubusinzi ne vous concernera pas forcément. Même si vous vous abîmez la santé, personne ne vous réclamera quoi que ce soit. On dira tout au juste que vous êtes un grand buveur, mais c’est tout.

Umunywi.

Par contre, si vous commencez à vous en prendre aux autres, ce qu’on appelle «kwanduranya », ou de simplement déambuler dans la rue ivre mort, de ne plus contrôler vos mouvements et vos dires, on risque de vous donner un nom effrayant.

Umusinzi.

Un poète français a dit, un seul être vous manque et tout se dépeuple. Je ne puis m’empêcher de constater qu’entre le poète et l’ivrogne, il n’y a qu’une seule lettre de différence.

Umusizi, veut dire poète.

Ivre de mots

Peut-être même ivre de maux…

Bon, revenons à nos liquides.

La référence culturelle que j’ai sur l’alcool n’est pas claire…

La vie nous enseigne suffisamment qu’il faut avoir une référence culturelle pour tout. Même si c’est pour être en désaccord avec. Eh bien, la culture Rwandaise -telle que je la conçois -, est souvent contradictoire quand il s’agit de la consommation de l’alcool. Elle en condamne d’une part sa consommation excessive, et d’une autre part elle est riche de circonstances qui en favorisent le risque.

Umva, inzoga ni mbi. Uzajye usomaho, gake ariko.

(Ecoute, l’alcool c’est mauvais, tu peux en boire mais un peu seulement)

Tuzazinywa ryari se ? (Quand boirons-nous?)

Ne vous êtes jamais posé la question de savoir pourquoi on aborde le mariage souvent sur le thème de la boisson? Au lieu de demander aux futurs mariés, la date de mariage, on leur demande quand est-ce qu’on boira les inzoga. ( Inzoga est un terme rwandais qui désigne toutes les boissons alcoolisées , toute forme, brasserie, couleur, degré d’alcool confondu. Elle n’est pas belle la vie ?)

Ubusinzi 1

L’alcool et l’humour…

Akagwa, akagwa kararyoha. (La bière de banane est délicieuse)

Reka karyohe kamara amafaranga. (si délicieuse qu’elle vous ruine)

Nari mfite magana ane, nari ngiye kuyasora, (J’avais quatre cents francs pour payer l’impôt)

Nanyuze ku kabari, (je suis passé devant un bar)

Nayamariye mu kagwa…( et je les ai dépensés dans la bière de banane)

N’iyo warya ibijumba, ( Et même si tu mangeais des patates douces)

Ukabipanga ukageza aha, ( les entasserais jusqu’ici ==> montrer le cou)

Ntiwanyura ku abari, (tu ne pourrais jamais passer devant le bar)

Utabajije akagwa (sans demander de la bière de banane),

 

En voilà une belle chanson de mon enfance. En fait elle décrit ce que c’est l’alcoolisme, mais…du côté de l’alcoolique qui est encore en phase d’extase. Il se ruine, et se remplit d’alcool même après un repas copieux et voilà…Je l’ai apprise à dix ans dans un mouvement de jeunesse et je la chantais en riant fort avec mes amis.

Justifier le fait de boire avec des concepts spéciaux n’arrange pas les choses non plus.

Nta mugabo utanywa. (Les vrais hommes boivent)

Egoko. Pasiteri se abaye iki ? (Et le pasteur, il n’est pas un homme lui?)

Et on blague sur la consommation excessive de l’alcool, encore et encore.

Navuye ku nzoga. Uzambona nzinywa azamenye ko ndi mu munsi mukuru wo kuzivaho.

(J’ai arrêté de boire, si jamais vous me voyez en train de le faire, je serais en train de fêter d’avoir décidé d’arrêter)

Abaporoso ni bezaaaa baduhariye inzogaaaaa

( Les protestants ont bon coeur, ils nous laissent les inzoga rien que pour nous)

Ben voyons. Ubusinzi, on en rit vraiment, mais devrait-on ?

 

Le désespoir derrière Ubusinzi.

Ubusinzi est un profond désespoir. C’est une perte complète du contrôle de soi qui aboutit souvent à de sérieuses difficultés conjugales, familiales et professionnelles.

Gukubita Umugore. Kurindagiza Umugabo. Kutita ku bana. Kwirukanwa ku kazi.

(Violenter son conjoint, négliger ses enfants, se faire renvoyer du travail)

Oui, la consommation excessive de l’alcool provoque des angoisses et on peut avoir une vision altérée de la réalité.

L’umusinzi n’est bien que quand il boit et c’est ça son problème, même si lui pense que c’est sa solution. Ses fréquentations de kabari, et l’état de bien être procuré par l’alcool lui donnent l’impression d’exister, d’être valorisé tandis que son (sa) conjoint(e) le boude sans cesse quand il rentre.

 C’est ce cercle vicieux de croire que son conjoint s’en prend à lui (elle) alors que c’est l’alcool qui détruit son être à petit feu.

L’umusinzi se ruine dans l’alcool. L’addiction à l’alcool lui prend toute son âme au point de ne plus reconnaître les priorités, de s’endetter pour rien d’autre que la boisson. Il peut aller au travail, passer par le kabari  (bar) le soir pour boire, rentrer à la maison ivre, s’embrouiller avec le (la) conjoint(e) qui n’en peut plus, sans jamais se remetre en question. Et le lendemain, retourner au travail, passer par le bar et boire encore.

L’addiction est tellement forte que les menaces du conjoint comptent pour du beurre.

Bien des gens qui s’aiment ont divorcé à cause de l’alcool. Même si ceci ne veut pas dire que ceux qui ne boivent pas n’ont jamais divorcé ou eu leur lot de problèmes.

Il existe également des foyers dysfonctionnels, malgré que tout le monde y boit du jus de maracuja.

Mais cela ne m’empêchera pas de constater que l’alcoolisme a détruit bien des ménages.

Ubusinzi, c’est une maladie.

On peut débattre qu’ubusinzi est une mauvaise habitude, ingeso mbi, uburara. Ubusinzi c’est une maladie d’abord. Une maladie qui se nie souvent comme toutes la maladies d’addiction. Cela ne veut pas dire que l’umusinzi n’est pas responsable ce qui lui arrive.  Il en est le responsable sans forcément en être le coupable, parce que lui seul boit et  lui seul peut décider d’arrêter. Le regard social qui le juge et le condamne ne l’aide en aucun cas à se remettre en question positivement. C’est donc là ou les structures spécialisées dans les problèmes d’addiction à l’alcool devraient intervenir. Mais encore, il faut que la personne concernée puisse admettre sa maladie et accepter de se faire soigner.

La causes de l’Ubusinzi.

Les causes de l’alcoolisme varient suivant le vécu personnel de chacun. Une culture comme la culture rwandaise qui n’est pas fort expressive de ses sentiments n’aide pas non plus très fort.

L’alcool reste alors à tort un moyen d’aller bien sans parler.

Bien des gens ne savent plus s’en passer en situation de stress, ou de dépression non soignée.

L’alcoolisme en tant que maladie, c’est toujours un tabou…

La culture rwandaise ne parlent pas de l’addiction à l’alcool comme une maladie mais comme une tare. Il devient très difficille, voire impensable de convaincre une personne de parler à son médecin et d’entamer une vraie cure de désintoxication. Pourtant c’est ce qu’il faut faire.

On pense à tort que conseiller quelqu’un d’arrêter sa consommation d’alcool suffit.

Tuzamugire inama ave ku nzoga kuko ntabwo zimumerera neza.

( Nous devrons lui conseiller d’arrêter de boire car cela ne lui fait pas de bien)

Sortir de l’alcoolisme.

Comme toute maladie, seuls les professionnels peuvent  soigner l’alcoolisme. Ce qui est sûr c’est qu’en plus du sevrage, se sortir de l’alcoolisme exige un travail de réflection profond sur soi-même.

Se demander pourquoi on boit.

Plonger dans ses douleurs. Découvrir quand et pourquoi on s’est laissé entrainer dans la boisson, jusqu’à tomber carrément dans la cruche.

Kugwa mu kibindi.

Arrêter de boire, signifie souvent de réorienter ses problèmes dans un autre déstresseur comme le sport, ou d’autres loisirs, ou de les résoudre tout simplement, petit à petit. C’est un travail individuel mais je reste convaincue que la société dans son ensemble a son rôle à jouer.

Arrêter de boire, c’est prendre en main sa santé car l’alcoolisme provoque des maladies graves telle que la cirrhose du foie ou encore la pancréatite.

La lutte contre l’alcoolisme dans la société…

En Afrique, seules les religions ont réussi à convaincre une masse de gens de ne pas boire du tout. Bien entendu, l’approche religieuse est radicale et s’accompagne par toute une série de croyances auxquelles tout le monde n’adhère pas forcément. Ce n’est pas non plus grave de boire de temps en temps avec les amis, c’est extrême de penser qu’il ne faut pas boire toute boisson alcoolisée.

Il faut également rappeler que la loi rwandaise punit l’ivresse dans les lieux publics.

Et quelque part au milieu,..il en faut des projets sociaux, des initiatives individuelles, qui ne sont ni basées sur la loi religieuse ni sur celle de l’Etat pour améliorer la qualité de vie et le bien être de la population.

Et pour conclure : Arrêter de faire l’apologie de l’alcool…please.

A mon avis, il faudrait rompre avec les habitudes de faire l’apologie de l’alcool et les remplacer par une invitation à la prise de conscience du fléau de l’alcoolisme ou par de nouveaux concepts de bien être et de santé. Tuzazinywa ryari, muze tuzikubute tuzineshe,  (Quand boirons-nous, Venez qu’on batte les inzoga et qu’on les vainque) et d’autres expressions ont l’air anodines mais sont particulièrement dévastatrices pour la jeunesse qui grandit en intégrant dans sa psychologie qu’il y a une sorte d’héroïsme dans la consommation de l’alcool…

Il faudrait vraiment qu’on dise la vérité à cette jeunesse : au final, on ne vainc jamais l’alcool.

C’est ça l’héroïsme!

Zaha Boo

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